Ah, la Maison des Ancêtres. Un endroit où l'on échange son enveloppe charnelle usagée contre une version flambant neuve, un peu comme un troll qui rapporterait ses vieilles chaussettes à la boutique en échange d'une paire fraîche (quoique légèrement plus gluante). Nos six héros avaient donc fait le grand saut, laissant derrière eux leurs souvenirs, leurs habitudes de râler (enfin, pour certains), et, apparemment, une drôle de surprise pour leurs successeurs.
Au moment précis où les vénérables anciens se sont retrouvés dans le Wôuhlalãh – un endroit que l'on imagine rempli de confortables champignons de sieste et d'un silence relatif, seulement troublé par le ronflement occasionnel d'un ancêtre Durakuir particulièrement résistant – six tout nouveaux trollinets ont fait leur apparition à la surface du Hall. Paf ! Juste là, au-dessus de la Maison des Ancêtres, comme des champignons qui auraient poussé un peu trop vite.
Le soleil, cette abomination lumineuse que les trolls adultes s'efforçaient d'éviter comme la peste (ou comme une eau de bain trop chaude), les accueillit par une bonne vieille séance d'éblouissement. Des petits cris de surprise (et peut-être quelques jurons encore mal articulés) fusèrent tandis que leurs yeux s'habituaient à cette luminosité agressive.
Mais ce n'était pas la seule surprise. Une sorte de message mental, bref et passablement ridicule, avait accompagné leur réincarnation. Officiellement, chacun d'eux était désormais le fils d'un requin blanc. Oui, un requin blanc. On imagine bien le Dieu du Hum... (ou peut-être était-ce Lïhà, toujours prompt à une farce cosmique) se tordre de rire dans son coin. Les trolls, créatures des profondeurs terrestres, soudainement affublés d'une parenté aquatique de premier ordre. L'ironie, dans le Hall, avait souvent la forme d'une massue cloutée, mais cette fois, elle prenait des nageoires et des dents pointues.
Les trollinets, encore un peu groggys par le processus et cette soudaine révélation piscicole, se mirent instinctivement à inspecter l'héritage laissé par leurs prédécesseurs. Des armures trop grandes, des armes familières mais sentant un peu le renfermé, et, dans le cas de Lucivansoft, un opinel particulièrement bien aiguisé.
Les deux Kastars, Kastorama (descendant de Magofou) et GéKah (descendant de Grankausto), furent les premiers à se remettre de leurs émotions (et de la perspective d'avoir un père avec des branchies). L'appel de l'aventure, ou peut-être simplement l'envie d'aller se plaindre de cette histoire de requin à quelqu'un, les démangeait.
« Bon, » fit Kastorama, un jeune Kastar avec déjà une certaine assurance dans la voix. « On ne va pas rester plantés là à se faire cuire par ce truc brillant. »
GéKah, son camarade Kastar, hocha la tête avec enthousiasme. « Exactement ! Allons trouver ce fameux Azru. Un Durakuir musicien et soigneur, c'est ça ? Ça a l'air... intéressant. Et puis, il faudra bien que quelqu'un nous explique cette histoire de requin. »
Sans plus attendre, les deux jeunes Kastars, pleins d'une témérité juvénile que leurs ancêtres avaient peut-être perdue (ou jamais possédée, dans le cas de Snotling), se mirent à courir en direction des profondeurs, impatients de rejoindre Azru. Hrodgar le roc, le descendant Durakuir de Snotling, avec sa nature plus... résistante et peut-être un peu moins pressée, les suivit d'un pas plus lourd. Quant à Lucivansoft et Grince Dents d'Fer, les deux Tomawaks, ils restèrent un instant de plus à la surface, leurs yeux s'habituant lentement à la lumière, probablement en train de comploter une manière discrète de retourner sous terre le plus vite possible. Gratkul, le Darkling, lui, observait les environs avec une prudence instinctive, les ombres semblant déjà l'attirer comme un aimant.
Le Hall, une nouvelle génération de trolls venait de faire son apparition. Et avec un tel début, on pouvait s'attendre à ce que leurs aventures soient au moins aussi... originales que celles de leurs pères. Après tout, quand on commence sa vie en étant officiellement le fils d'un requin, le reste ne peut être qu'une promenade de santé (ou une nage en eaux troubles, c'est selon).